LA CONSULTATION

Depuis mon entrée au monastère, l’abbesse s’était toujours inquiétée de ma santé. Aussi, lorsqu’elle me vit devenir très maigre, décida-t-elle de prendre un rendez-vous chez un médecin spécialiste, ami de la communauté, installé à P.

Persuadée que cette consultation ne servirait à rien, je commençai par refuser, mais la mère insista tant que je finis par accepter.

J’aurais mille fois préféré me rendre seule à P., mais elle voulut m’accompagner. J’avais peur : il me semblait qu’elle désirait manipuler mon corps comme elle essayait de manipuler mon esprit. J’obtins cependant la promesse qu’elle resterait dans la salle d’attente pendant la consultation.

Nous partîmes en train, et, pendant tout le voyage, indifférente au paysage qui défilait devant mes yeux, je récitai la « prière de Jésus ». J’étais angoissée, mal à l’aise, comme si je pressentais un événement particulièrement grave.

En effet, une fois de plus, l’abbesse ne tint pas sa promesse : lorsque le médecin ouvrit la porte de son cabinet, elle se précipita afin d’assister à la consultation. J’étais si choquée que je restai sans voix et sans réaction.

Le médecin commença par me peser : quarante kilos, à peine, pour un mètre soixante-cinq. J’étais vraiment sur une mauvaise pente. À la question que posa le médecin sur mon alimentation, l’abbesse s’empressa de répondre que je refusais de manger ce que l’on me servait, ce qui n’était vraiment pas raisonnable. Elle m’empêcha de parler, et comme je ne voulais pas provoquer de scandale, je me tus. Le médecin ne répondit rien aux justifications de l’abbesse, se contentant de me prescrire une série de piqûres.

 

Dès que l’abbesse et moi nous retrouvâmes seules dans un compartiment, j’explosai, lui reprochant de m’avoir menti et frustrée d’un entretien dont j’aurais pu retirer le plus grand bienfait. Je n’avais rien pu dire, je ne guérirais donc pas. J’employai un mot qui la choqua violemment en affirmant qu’elle n’avait pas le droit de disposer ainsi de ma personne. À son tour, elle se mit en colère : elle avait besoin de savoir ce dont je souffrais, elle était ma mère spirituelle, elle se faisait un immense souci pour moi. Je rétorquai du tac au tac : oubliait-elle vraiment que nos repas étaient toujours déséquilibrés et le plus souvent infects ? que presque toutes les sœurs étaient malades et ne tenaient que grâce à une impressionnante consommation de médicaments ? Ne voyait-elle pas que Dominique « oubliait » de me servir, m’imposant régulièrement un jeûne de plusieurs jours ? C’était un dialogue de sourds.

Le reste du trajet s’effectua dans le silence le plus complet, mais je pleurai en expliquant à mère Anne, dès mon retour au monastère, ce qui venait de se passer. Je répétai la promesse non tenue, la consultation expédiée et la discussion dans le train. Je sentais que quelque chose venait de se briser en moi. Je n’avais plus confiance en elles, je ne les croyais plus. Ruisselante de larmes, je confiai à mère Anne que « c’était fini », que je ne pouvais plus rester à A., que j’étais sûre maintenant que jamais rien ne changerait, que j’avais épuisé toutes mes forces et que je ne voulais plus me battre. Mère Anne, qui avait toujours fait des efforts pour me comprendre, pleurait avec moi. Elle essaya pourtant de me calmer : il ne fallait pas partir sur un coup de tête, le Seigneur me voulait à A., dans ce monastère et pas dans un autre, je devais persévérer, prier, la Lumière reviendrait.

Paroles vaines… Aucun argument ne pouvait plus m’atteindre et ses paroles ne me parvenaient que comme un bourdonnement. Elle me quitta complètement prostrée et revint quelques minutes plus tard accompagnée de l’abbesse. J’eus un mouvement de recul lorsque cette dernière me tendit les bras pour un geste de réconciliation. Elle me dit qu’elle m’aimait, qu’elle voulait tant de choses pour moi ; elle savait que j’étais faite pour la vie religieuse, que le Seigneur m’avait donné la vocation et qu’il m’avait protégée d’un viol, alors que Cécile… Et puis, elle ne voulait pas, au cas où je quitterais la vie religieuse, que le Seigneur eût à me punir comme il avait puni Cécile… Je la considérai avec des yeux exorbités : pensait-elle me faire peur avec d’aussi bas arguments ? Et comment pouvait-elle, elle, la supérieure d’un monastère, elle qui devait être un modèle de charité chrétienne, les utiliser ? Il fallait vraiment que je parte si je voulais conserver le peu de santé qui me restait.

Avant de me quitter, elle me conseilla d’écrire au père Marc : lui saurait m’éclairer, puisque je n’étais plus capable de reconnaître seule les grâces de Dieu. Enfin, et de la manière la plus inattendue, elle m’annonça qu’elle allait commander les cours de théologie, histoire de me changer les idées.

Les cours ? Trop tard, lui répondis-je. Je ne désirais plus qu’une chose : m’en aller. Incapable de demeurer au chœur pour prier, je passai le reste de la journée à arpenter le jardin. Le soir même, par une lettre détaillée, j’expliquai au père Marc les raisons qui m’avaient amenée à vouloir quitter la vie religieuse.

 

La réponse du moine ne me déçut pas. Bien sûr, il regrettait ma décision mais ne portait pas de jugement. Il me demanda simplement de continuer à réfléchir, parce qu’il me savait « entière et excessive », et qu’il redoutait un coup de tête.

Mais ce n’était pas un coup de tête.

 

Les jours passèrent vite. J’avais commencé les soins prescrits et Marie-Véronique me faisait une piqûre chaque jour, après le partage d’Évangile (où je ne m’enflammais plus comme au début). Elle accompagnait toujours ses soins de toutes sortes de commentaires : tu as les cuisses comme des allumettes, et elle montrait les siennes, musculeuses, sans doute pour me convaincre de sa force et de sa bonne santé ; en effet, quatre-vingts kilos pour un mètre cinquante-huit…

Le temps du carême était revenu. Marie venait souvent me rendre visite au noviciat, et mère Anne nous laissait seules en général. Je lui fis part de mon irrévocable décision. Elle me demanda : « Quand ? » et je lui répondis : « Après Pâques. » Elle en fut très malheureuse et pleura beaucoup. Toutes les sœurs remarquèrent son chagrin, mais aucune ne lui posa de questions. Marie pensait que si le Seigneur avait permis notre rencontre, c’était pour que nos vies fussent à jamais unies. Moi aussi, j’avais beaucoup de chagrin.

A l'ombre de Claire
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